GUILLAUME EXBRAYAT : « L’ARRIVÉE DE L’AUDIT ÉNERGÉTIQUE, UN SCÉNARIO PIRE QUE LE DPE » Interview

Guillaume Exbrayat
Publié le par Mathias LOVAGLIO

Guillaume Exbrayat, président de Diagamter et membre fondateur de SIDIANE, confie sa consternation quelques jours après la confirmation de l’entrée en vigueur de l’audit énergétique obligatoire au 1er septembre. Il considère que les diagnostiqueurs ne sont pas écoutés et appelle toute la profession à réagir.

Guillaume Exbrayat, quelle analyse faites-vous quelques jours après la publication des textes définissant l’audit énergétique et après la confirmation de son entrée en vigueur le 1er septembre ?

Ma réaction est extrêmement simple : il faut arrêter de faire n’importe quoi ! Je crois vraiment en ce métier du diagnostic immobilier, cela fait 25 ans que nous essayons de bien travailler. Mais à un moment donné, il faut se donner le temps de mettre en place un cadre de référence solide, de le tester, de s’y former, pour, in fine, livrer un travail de qualité indispensable. Depuis deux ans, l’exemple du DPE nous montre qu’une réforme menée sur un rythme accéléré, pour des motifs politiques de court terme, a conduit à des situations qui sont extrêmement préjudiciables aussi bien à notre profession qu’à l’ensemble du marché de l’immobilier. Au point que le nouveau DPE donne lieu désormais à beaucoup d’interrogations dans la presse qui lui sont préjudiciables.

Que l’on ne se méprenne pas sur mes convictions : je demeure un ardent défenseur de la lutte contre le réchauffement climatique et de la rénovation énergétique du bâti à rythme soutenu. C’est là-dessus qu’il faut accélérer. Et c’est pour cela qu’il faut impérativement réussir le lancement de l’audit énergétique réglementaire en prenant le temps qu’il soit pleinement opérationnel et incontestable. Or, compte tenu du nombre d’audits qu’il y aura à réaliser, rien ne se fera sans les diagnostiqueurs. C’est une immense responsabilité que nous devrons honorer avec fierté, humilité et professionnalisme. D’ailleurs, l’ensemble de la profession reste mobilisé à 100% pour que les choses avancent.

Mais le lancement de l’audit énergétique ressemble à s’y méprendre à celui du nouveau DPE. Souvenons-nous : quand on sort un DPE inachevé au 1er juillet 2021, pour lequel les logiciels et les méthodes ne sont pas finalisés, nous les diagnostiqueurs, nous alertons la ministre et son cabinet pour dire que l’on se dirige vers une situation très compliquée. Et c’est ce qui se produit à l’automne 2021 avec la suspension partielle des DPE, à l’initiative du ministère. Huit mois après ce couac, le DPE n’est toujours pas stabilisé : pour preuve, nous avons encore des personnes qui passent dans les groupes de travail et qui parlent de modifications de cas-tests car les logiciels sont toujours en cours de validation… Les comptes-rendus de ces réunions sont disponibles et les échanges entre professionnels quotidiens sur ce sujet. J’estime que nous avons besoin d’un cadre stable pour délivrer des diagnostics qui apportent de la valeur. Maintenant, arrive l’audit énergétique, extension de ce DPE instable. C’est pourquoi je pense que nous allons vers un scénario pire encore.

Pire encore que le nouveau DPE ?

Oui d’abord parce que le calendrier est tout aussi tendu, mais surtout parce que le DPE 2021 était une modification du DPE précédent alors que l’audit énergétique est une prestation nouvelle, une extension de compétences qui pose des questions importantes sur les travaux, leur chiffrage et la formation. L’audit requiert des tests, de la préparation, des logiciels stabilisés… Or, même si peu osent l’avouer publiquement, rien n’est achevé et validé fermement pour lancer correctement cet audit énergétique réglementaire ! Au 5 mai 2022, nous n’avons pas la trame du rapport et les logiciels pour les réaliser sont inaboutis. Aucune expérimentation n’a été menée, ce qui fait que nous ne sommes même pas capables de nous projeter sur un temps de travail et encore moins sur un tarif. On évoque des prix qui vont s’étaler de 50 € pour certains à 1 500 € pour d’autres. Sur quels fondements ? Veut-on un rapport d’audit de qualité ou une prestation au rabais, low-cost ?

SIDIANE, et nous ne sommes pas les seuls, a demandé un report au 1er janvier 2023, ce qui nécessitera encore un effort considérable pour la profession. Mais finalement, les textes paraissent, juste après les élections, et maintiennent le 1er septembre 2022 comme date d’application.

« C’est donc 12 000 audits énergétiques par mois dont le marché aura besoin dès le 1er septembre. »

Nous allons vers de gros problèmes à la rentrée : comme l’audit énergétique va concerner à peu près 25 % des maisons qui vont être mises en vente, le quart des maisons étant classées F et G, qui va réaliser ces audits énergétiques obligatoires ? Je rappelle que 55% du parc immobilier est constitué de maisons individuelles. Nous faisons environ 1 million de DPE par an. C’est donc 140 000 audits énergétiques annuels, 12 000 par mois, dont le marché aurait besoin dès le 1er septembre. Qui va faire un tel volume ? Les diagnostiqueurs en grande partie. L’État l’a d’ailleurs bien compris : les diagnostiqueurs sont les seuls à mailler le territoire comme nous le faisons.

Je lis par ailleurs sur les réseaux sociaux que, faute de logiciels disponibles, certains diagnostiqueurs, mais aussi des architectes, des bureaux d’études seraient « prêts » en solution de « rechange », avec des logiciels d’audits énergétiques, qui ne reposent pas sur la méthode 3CL, mais des méthodes type THC-Ex… Ont-ils bien lu les décrets ? L’audit énergétique obligatoire à partir du 1er septembre, celui qui est au cœur de nos préoccupations, impose la méthode 3CL, et un usage conventionnel. Et ce, pour assurer une continuité entre le DPE et l’audit énergétique. Or, aucun logiciel d’audit énergétique 3CL n’est disponible à ce jour.

Aujourd’hui, il y a environ 5 000 diagnostiqueurs immobiliers certifiés pour le DPE qui représentent le vivier des futurs auditeurs énergétiques. Mais il en faudra des milliers dès septembre afin de ne pas bloquer les ventes. Quand et comment va-t-on les former, notamment à l’organisation des différentes phases des chantiers, les travaux préalables, les chiffrages ? Cette compétence peut être acquise par la plupart des cabinets, il faut juste y consacrer un peu plus de temps que les 2 ou 3 jours dont on parle actuellement, et laisser la place à une phase d’expérimentation, avant de généraliser. Cette phase correspond au délai qui sépare le 1er septembre 2022 du 1er janvier 2023.

Il reste encore près de 4 mois, cela ne vous parait pas jouable pour qu’une partie au moins de la profession puisse être prête ?

La question n’est pas de savoir si la profession est prête ou pas prête. La question est de savoir si la rénovation énergétique du bâti ne vaut pas mieux qu’on se donne tous les moyens de réussir le lancement de l’audit énergétique ?

Les diagnostiqueurs ont toujours été aux rendez-vous qui leur ont été fixés. Avec résilience et responsabilité. Mais une profession et les entreprises de la filière ont le droit de bénéficier d’un cadre de travail stable, permettant de travailler dans l’efficacité, la qualité et la dignité. Si c’est pour se retrouver au bout de 3 mois avec une suspension de l’audit énergétique comme ce fut le cas pour le DPE, qui aura gagné à maintenir cette date ? Personne ! Et l’audit sera mal considéré. Alors qu’il est indispensable et qu’il s’agit d’une très bonne réforme.

Avec ce calendrier maintenu au 1er septembre, la profession va devoir achever la préparation de ses équipes durant l’été, ce qui est la période la plus complexe pour n’importe quelle entreprise, quel que soit le secteur.

J’entends déjà certains nous dire que nous n’avions qu’à embaucher ! Mais nous n’avons personne de disponible ! Ce qui m’agace encore plus, c’est de voir des modifications des textes et des décrets dans plein de professions qui sont annoncées six mois ou un an avant alors qu’on nous donne 2 mois seulement pour nous préparer ! Cette position est partagée par beaucoup dans la profession et je pense que même l’administration, qui connait bien le sujet, sait que le calendrier n’est pas raisonnable. Les enjeux électoraux, c’est très bien, mais nous ne pouvons pas occulter le réel. Il faut que les choses se passent raisonnablement. La publication de ce décret, après ce qu’on a vécu avec le DPE, après les alertes de toute la profession et de toutes les organisations la représentant, est pour moi une forme de provocation !

Ne craignez-vous pas qu’un report laisse penser que notre profession n’est pas capable de s’organiser pour assumer les missions que lui sont confiées ?

Mais si c’est pour entendre au mois de novembre que les diagnostiqueurs font n’importe quoi et que l’audit n’est pas fiable, ce sera scandaleux ! Qui va en souffrir ? La profession. Qui est responsable ? Pas nous ! Nous n’avons pas fait le calendrier de cette réforme !

Nous demandons un report au 1er janvier 2023 et à être reçus, avec les autres fédérations professionnelles, par le nouveau gouvernement afin de parler sérieusement de la préparation d’une réforme que nous voulons faire, dans un calendrier serré mais plus raisonnable permettant une phase d’expérimentation et d’appropriation.

Que va-t-il se passer quand les transactions seront freinées voire bloquées, parce que nous n’aurons pas la capacité de produire le volume d’audits nécessaire ? Que vont dire les mandataires, les agents immobiliers, les notaires ? Je pense aussi à Bercy qui voudra toucher sa quote-part sur les droits de mutation dont je rappelle qu’ils représentaient 13 milliards d’euros de recette fiscale en 2019. L’État a-t-il bien mesuré l’impact budgétaire s’il en perd de 2 à 4% parce que l’audit énergétique ne pourra pas être fait ?

Aujourd’hui, nous avons le sentiment de ne pas être pas écoutés. Nous sommes pourtant responsables ! Mettons-nous autour de la table et travaillons sérieusement !

Quelle doit être alors l’attitude de la filière ? En incitant les professionnels à attendre pour se former, ne risque-t-on pas d’être dans une situation encore plus difficile en septembre, si la date est finalement maintenue ? 

Nous allons faire tout ce que nous pouvons pour ne pas être à la rue au 1er septembre et réussir ce qui peut l’être. Mais je pense que nous n’aurons pas les capacités de production pour réaliser correctement tous les audits requis. Je donne d’ores et déjà rendez-vous quelques mois après l’entrée en vigueur. On fera le bilan ! Donc aujourd’hui j’appelle toute la profession à s’exprimer et à prendre la parole en disant « soyons sérieux » !

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